© Bruno Victor Pujebet Cinteve
Chasseur de sons, musicien de la nature, archéologue sonore et compositeur, toutes ces étiquettes conviennent à Christian Holl. Revenu de loin, il nous emmène au bout du monde grâce à la série documentaire Empreintes sonores diffusée sur Arte du 12 au 14 octobre à 20 h. Rencontre avec un poète.
Il y a dix ans, vous avez été atteint d'une tumeur au cerveau. Suite à votre opération, vous avez perdu l'audition à l'oreille gauche. Comment êtes-vous parvenu à continuer votre métier de compositeur et de chasseur de sons ?
Avant l'opération, je me suis effectivement dit : "j'arrête le métier". Mais dans ma chambre d'hôpital, je me suis mis à entendre ce qui se passait autour de moi, c'était dingue, j'entendais toujours et notamment l'appareil respiratoire. C'était presque rythmique, musical. Je me suis donc mis à composer une mélodie là-dessus. Quelque part, cela a été le début de ma nouvelle vision sonore de la planète parce que je me suis mis à réentendre le monde, d'une manière plus belle, plus artistique, plus organisée. Le fait de n'avoir plus qu'une oreille me permet de focaliser l'audition sur les choses que je veux entendre.
Le déclencheur est venu suite à un voyage en Inde dans le Gudjurat. J'étais parti enregistrer les derniers lions d'Asie. Comme ils sont mangeurs d'hommes, j'ai élu domicile dans un arbre pendant un mois. En dormant, je me suis mis à entendre comme une sorte de cathédrale de bois sonore, des milliers de petits grelots. J'ai réalisé que c'était le vent qui animait la matière végétale. J'ai eu l'impression d'entendre l'âme sonore de l'arbre. J'ai donc voulu enregistrer cela, mais en vain. En rentrant à Paris, j'ai cherché la solution et c'est à partir de stéthoscopes et de capteurs bidouillés par mes soins que j'ai réussi à entrer au coeur même de la matière, que ce soit le minéral, le végétal ou l'animal. Et en fin de compte, c'est comme si votre oreille était au creux d'un arbre, d'une pierre, d'un animal. J'incorpore ensuite toute cette matière sonore à mes compositions.
Ces techniques m'ont aussi permis de créer des instruments de musique à partir de la nature, notamment, d'utiliser un cactus comme un sanza végétal car chaque piquant a une hauteur de note. J'ai aussi transformé l'ancien fond marin de Madagascar, les Tsingy de Bemahara, en xylophone de pierre. C'est d'ailleurs suite à cette expédition que l'Unesco m'a contacté pour me demander de revaloriser le patrimoine non pas à travers des photos mais à travers les sons et de réécrire l'histoire d'une culture, d'un pays grâce à ses sons. A l'occasion de son 60e anniversaire, l'Unesco m'a commandé un premier travail sur les temples d'Angkor qui s'intitule Angkor sur partition, une aventure que je compte poursuivre car je souhaite transcrire le monde sur partition. Arte m'a ensuite demandé de faire la série : Empreintes sonores.
Empreintes sonores compte trois volets, comment avez-vous choisi les sujets ? Vous ont-ils été imposés ?
Je les ai choisis avec le réalisateur Bruno Victor-Pujebet. Il fallait aussi voir la faisabilité des choses, car dans l'audiovisuel, il y a de nombreuses contraintes. Je trouvais que Le Sillage des esclaves était un excellent exemple pour montrer que le son pouvait être le fil conducteur d'une histoire. Pour faire Les Temples de la nature, j'ai voulu aller à Madagascar car c'est un lieu que je connaissais et qui est magique pour le lien minéral, animal et végétal. C'est aussi un épisode représentatif de mon étiquette de "musicien de la nature" (le fameux xylophone de pierre, ndlr). Enfin, le Népal, La Route des esprits, c'est un choix assez personnel. Après mon opération, je devais partir en tournage dans l'Himalaya pour enregistrer les petits pandas roux, mais les chirurgiens n'étaient pas d'accord car je n'avais plus d'équilibre. J'ai alors pris un abonnement à la tour Eiffel pour réussir à monter petit à petit et, au bout d'un mois, j'ai retrouvé mon équilibre. Trois mois après, j'étais dans l'Himalaya. Dix ans après, j'ai souhaité rendre grâce aux divinités et quelque part à la vie, j'ai voulu retourner sur les lieux du crime. Ma quête, c'est un remerciement et j'ai fait une offrande musicale à plus de 4000 mètres d'altitude au pied du mont Everest. Mon travail est un hymne à la terre et un hymne à la vie. Je rends grâce à la beauté de la Terre et à la vie de m'avoir permis de continuer mon chemin et d'avoir cette vie de contemplation et d'émerveillement.
Vous avez quasiment fait le tour du monde, reste-t-il encore des endroits que vous rêvez d'explorer ?
J'ai fait tous les biotopes, mais j'ai encore mal exploité l'univers des grands froids, des glaciers et avec tous les problèmes climatiques, cela me tient à coeur. En Islande, j'ai déjà pu enregistrer les craquements des glaciers, mais le prochain objectif que j'aimerais atteindre est celui d'enregistrer la fonte des glaciers et d'être le témoin d'un événement mondial.
Quel est le son qui vous a le plus ému ?
Le coeur des varans de Komodo. Aucun scientifique ne l'avait jamais enregistré. C'est un son rempli, rond, millénaire, on est dans les sons de la préhistoire. C'est tout simple, mais cela m'a beaucoup ému. Ce qui me plaît, c'est de pouvoir enregistrer ce dont on croit que ça ne fait pas de son, l'inaudible, l'invisible. Quand je suis parti à Madagascar, j'étais envoûté par la majesté des baobabs et je me suis dit qu'il faudrait un jour que j'enregistre ces arbres. J'ai demandé à un botaniste du CNRS si un baobab faisait du bruit. Il m'a pris pour un fou mais, quand il m'a expliqué que c'était creux, spongieux et rempli d'eau, j'ai su que l'on pouvait l'écouter. Grâce à mes capteurs, j'ai pu enregistrer l'écoulement de l'eau dans les cavités des baobabs. C'est une petite victoire.
Comment les populations locales prennent en compte votre travail ? Une belle rencontre ?
Plus on s'éloigne de nos civilisations modernes, plus les gens sont sensibles, aptes au partage, généreux. Quand on se balade à l'autre bout du monde, les rapports sont beaucoup plus simples. Très vite, les gens sont intrigués et ont envie de participer. Il y a une forme d'émerveillement, ils voient et écoutent ce qui les entoure et qu'ils n'ont pourtant pas l'habitude d'entendre. Quand je suis parti à Komodo, c'est un petit garçon de 11 ans qui a été mon guide. Là-bas, c'est un peu comme dans Le Livre de la jungle, on dit que quand un enfant naît le même jour qu'un varan, leur esprit est lié. C'est lui qui m'a fait découvrir son île, sa planète. Dans cette région coupée de tout, où il n'y a rien, il m'a permis de rencontrer ses amis, les plantes, les végétaux, les animaux. C'est grâce à lui que j'ai pu enregistrer les varans et quand je lui ai fait écouter mon travail, il était complètement scié. Il a aussi écouté la rosée sur les arbres, l'âme sonore des champignons éveillée par le vent, et un magnifique cactus sur lequel j'ai joué. Le dernier jour en le quittant, je le vois depuis le bateau me faire un signe et jouer du cactus. Quand il en joue, il pense à moi et quand je raconte cette histoire, je pense à lui. Si mes activités pouvaient être de manière infime un trait d'union d'amour entre les peuples et les hommes, c'est que l'opération que l'on m'a faite il y a dix ans a servi à quelque chose.
Propos recueillis par Emmanuelle Dreyfus (Plurimedia) pour le compte d'Orange
jeudi 8 octobre
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